J'ai trouvé ce passage dans un petit livre du Père Raniero Cantalamessa, Aimer l'Église, Méditations sur la Lettre aux Ephésiens, qui rassemble ses prédications du Carême 2003 au Pape et aux cardinaux. Voici ce qu'il dit pour l'introduire : "Ce jour-là, à la messe, il y avait un passage de l'Évangile qui semblait choisi pour aider le prédicateur (et pas seulement lui), à faire son examen de conscience". *
Ce "et pas seulement lui" m'a réveillé, surtout quand j'ai lu la citation en question. En effet, si je ne prêche pas encore - et même si ça ne saurait trop tarder maintenant -, je suis quand même concerné par ce pharisaïsme sournois et hypocrite contre lequel Jésus s'élève énergiquement : songez tout de même que, dans la foule, les scribes et les pharisiens sont présents, ou tout du moins ceux qui leur rapporteront les paroles de Jésus. Et nous, qui écoutons et recevons ce texte comme Parole de Dieu, nous ne pouvons pas ne pas nous sentir concernés par ce que Jésus nous dit, aujourd'hui, à nous !

Cet été, plusieurs fois, des personnes, jeunes et moins jeunes, sont venues voir le séminariste que je suis pour lui confier quelque chose de leur vie, un problème ou une joie. C'est une confiance extraordinaire qu'elles lui témoignaient là, et aussi une sacrée exigence : a priori, on ne se confie pas à un "futur curé" tout à fait de la même manière, ni pour les mêmes raisons, qu'on se confie à n'importe qui. Clairement, pour beaucoup, y compris ceux qui s'adressent au bonhomme qui porte une croix bien visible autour du cou sans même le connaître, ils attendent plus, ou différemment, que s'ils s'adressaient au premier quidam venu. Ils attendent, croyants ou non, une parole qui vienne de celui par qui la croix est arrivée au cou du séminariste ; bref, ils attendent une parole de Dieu.
C'est que c'est sérieux !!...
Le séminariste écoute. Ou du moins il devrait... en tous cas il essaie. Puis, à un moment, surtout si une question lui est posée, il faut bien qu'il parle. Et là, il s'entend dire, au creux de l'oreille de son coeur : "Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt" ! Et il a soudain une sérieuse envie de se taire et de fuir, figurez-vous !
Comment, Seigneur, dis-moi : comment puis-je parler de choses que je n'ai pas vécues, de choses que je ne vivrai jamais, puisque cette personne n'est pas moi, et que je ne suis pas elle ? De quel droit puis-je dire, parfois, une vérité nécessaire mais difficile, je le sais, à recevoir par cette personne ? Qui suis-je pour témoigner d'une quelconque exigence envers elle, alors que, souvent, je ne sais même pas si, dans cette situation, je serais capable d'agir comme je le suggère ?
Et, en fait, pourquoi le fais-je ? En ai-je le devoir ? En ai-je même le droit ?

Questions déchirantes...

Je n'ai pas de solution.
J'ai quelqu'un. Celui-là même à qui j'ai posé la question, car vous avez sans doute remarqué que, ces questions, je ne me les suis pas posées à moi-même, je les ai posées au Seigneur. Le même qui dit : "Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger" (Mt 11,28-30). D'ailleurs, si l'on lisait un peu plus loin après la citation qui a induit notre méditation, nous lirions ceci : "Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n'avez qu'un seul enseignant, et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus appeler maîtres, car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ", et cela suffirait : le seul enseignant, le seul maître, c'est le Christ, et le seul père, c'est notre Père qui est aux cieux, et de qui vient toute paternité.
Il me reste donc à m'en remettre au Père, à mon Père qui est aussi celui de mon frère à qui j'enseigne au Nom du Christ, et à qui je ne peux, jamais, enseigner comme un maître, puisque notre maître, c'est le Christ, et le Christ seul. Et le Père et le Fils ne nous ont-ils pas donné leur Esprit Saint ?
Ô, Saint Esprit, viens emplir mon coeur de l'amour qui jaillit du Coeur du Christ, doux et humble ! Enseigne-moi ce que je dois dire, pour que ce ne soit pas un autre fardeau que celui du Christ que je donne à mon frère, que je ne m'adresse jamais à lui en maître, mais en serviteur, au service du développement de sa sainteté, de son amitié avec Dieu. Que ce que j'enseigne soit seulement, et totalement, l'enseignement du Christ, reçu dans la Parole de Dieu, et que rien ne vienne de moi qui puisse en voiler la splendeur, la bonté, la vérité, et la puissance de salut...
Ainsi, je vois deux clés qui peuvent aider à remplir ce ministère de l'écoute et du conseil : la douceur et l'humilité d'un coeur aimant de l'amour du Coeur de Jésus, et le travail, l'étude, l'écoute de la Parole de Dieu jour et nuit, pour la trahir le moins possible, tant dans nos paroles que dans nos vies... autant dire qu'une vie humaine n'y suffirait pas, et que le Saint Esprit reste notre seul recours pour susciter notre ardeur à la miséricorde (reçue et donnée) et à l'étude, et pour compléter nos manques dans ces deux domaines !

Voilà de chouettes résolutions pour la rentrée qui s'approche ! :)

(Petite piste supplémentaire, pour les lecteurs avisés : il est évident qu'on peut remplacer partout dans ce texte "séminariste" par "prêtre", ou par "curé", ou par "évêque"... Il est moins évident, mais je crois tout aussi vrai **, de remplacer "séminariste" par... "baptisé" ? Ca ouvre quelques horizons, non ?)


* Vous trouverez ça à la page 29... pour ceux qui chercheraient ;)
** Á une nuance près, que ceux qui la trouveront signaleront en commentaire, pour les autres... Allez, c'est facile, il suffit de regarder la citation de départ, et de chercher la différence entre la mission d'un prêtre/curé/évêque et celle d'un simple baptisé ! :)